Le transhumanisme en procès

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Jeudi 22 juin, la première chambre de la cour d’appel de Paris a accueilli le procès fictif du transhumanisme.

2037, un groupe de hackers est jugé pour avoir attaqué les serveurs du ministère de l’intérieur qui contrôle un certain nombre d’augmentations bio-technologiques implantées chez ses fonctionnaires. Le combat est politique, la question est philosophique, les enjeux juridiques et moraux. Cela questionne un avenir proche, dont les prémices sont déjà bien réelles. Faut-il tout accepter au nom du progrès ?

L’accusé est un jeune homme ébouriffé, la chemise ouverte sur un torse maigre, qui n’offre aucune prise aux accusations de « bio-meurtrier » dont on l’accable. « J’ai aussi entendu “bio-terroriste” », dit-il à la cour, qui le jugeait ce 22 juin 2037 pour l’attaque informatique d’envergure que lui et sa troupe de hackers ont menée contre les serveurs du ministère de l’intérieur. La cible : l’« e-cornée », ce dispositif intégré à l’œil permettant d’optimiser les capacités de l’organe oculaire, de développer les capacités d’analyses, et d’implanter des compétences qu’un humain « traditionnel » ne possède pas. « Une technologie symbolique du transhumanisme », informe la présidente de la cour.

La troupe de hackers se présente comme des « bio-résistants » : lutter contre le transhumanisme, c’est lutter pour la liberté, l’autonomie de l’homme, ce qui fait sa spécificité et son indépendance. L’augmentation artificielle de ses capacités cognitives se ferait au détriment de son intégrité physique et morale, pour le profit d’une société totalitaire qui, via les implants, les prothèses, les puces, pourrait contrôler l’être humain et le maintenir dans une prison virtuelle.

Mais, dans cette attaque, trois personnes ont subi des dommages considérables, via l’atteinte au dispositif qui les équipait. Une policière (tous les fonctionnaires sont obligés, depuis 2037, de supporter une « e-cornée ») a perdu la vue. Un citoyen vigilant est désormais atteint de violentes et récurrentes attaques hallucinatoires. Ils disent leur vie « bouleversée » et souhaitent que les coupables soient condamnés.

La partie civile, Maître Gerard Haas, a fait citer un témoin : Laurent Alexandre, docteur spécialiste de l’intelligence artificielle. « Ce conservatisme sur le plan technologique est une menace pour le conservatisme », alerte-t-il. Il explique que les pays asiatiques et la Californie ne nous attendent pas, nous, le vieux monde, et progressent sans état d’âme dans la voie des bio-technologies. « À Singapour, l’écart entre la plus faible et la plus forte intelligence n’est que de 5 points, en France, elle est de 70. Le transhumanisme réduit les inégalités ! », assène-t-il, faisant référence à la « neuro-augmentation », développée par l’homme d’affaires Elon Musk et sa société Neuralink. Il demande au monde d’aujourd’hui d’accepter l’évolution de l’homme, comme le l’homme de Néandertal a, petit à petit, laissé la place à l’homo sapiens. L’avocat des parties civiles a abondé, ajoutant : « L’e-cornée permet d’améliorer les capacités physiques, d’accroître l’efficacité de l’homme. Les hackers sont des bio-centrés, alors que la technologie permet de s’affranchir des limites humaines ! ».

L’accusation, tout en prudence, n’a pas souhaité tenter d’apporter une réponse. « Qu’est-ce que l’égalité humaine, qu’est-ce que le droit à la différence ? », s’est interrogée la première procureure. « Notre rôle est de poser les bonnes questions : à partir de quand le thérapeutique, la réparation devient une compensation, puis une augmentation ? », lance-t-elle, avant que son collègue lui succède pour requérir en droit. Il rappelle la réforme de 2036, qui refond totalement le droit des peines. Deux principales peines coexistent : la privation numérique – on coupe l’accès au monde numérique – et l’incarcération par le « biais d’une interface neuronale directe ». En clair, « l’administration pénitentiaire prend le contrôle du cerveau des détenus. Leur corps est libre, mais leur esprit est incarcéré. C’est l’État qui décide du programme de réalité virtuelle », détaille le parquetier dans un éloquent rictus de satisfaction. « Comme ça, plus de résine de cannabis, plus de téléphone, plus de rats dans les coursives », lance-t-il, goguenard. Et c’est idéal pour la réinsertion car, dans un second temps, l’incarcération est relâchée, et petit à petit, le détenu reprend le contrôle de son esprit. Contre les accusés, l’avocat général requiert de 8 à 15 ans d’incarcération numérique, jusqu’à 10 ans de privation numérique pour le jeune leader bio-résistant.

La défense a également son expert : Jean-Gabriel Ganascia, ponte de l’intelligence artificielle, prévient : « Ce qui fait le propre de l’homme, c’est son autonomie, sa liberté ». Comme l’État a admis le transhumanisme, il est « salutaire », selon lui, qu’« un groupe d’individus prenne l’initiative d’alerter l’opinion par ces piratages ». Le scientifique alerte sur le fait que ces bio-technologies affectent, altèrent les facultés les plus intimes de l’homme. « C’est une perte d’autonomie morale qui porte atteinte à l’humanité telle que nous la connaissons et la fait entrer dans une acception nouvelle ». L’avocat en défense, Me Emmanuel Daoud, décrit ses clients comme des « résistants, des lanceurs d’alerte contre une société déshumanisée, inégalitaire ». L’avocat met en garde : « Derrière le transhumanisme, on retrouve les mêmes problématiques d’argent, la même recherche de profit. [...] Bientôt, nous ferons l’amour avec des androïdes ? Au profit de qui ? Sommes-nous des abrutis ? », provoque-t-il. Il demande l’acquittement de ses clients, estimant que c’est le ministère qui aurait dû protéger les porteurs de ces « e-cornées ».

Le procès était organisé par le cabinet HAAS Avocats, en partenariat, notamment, avec les éditions Dalloz, le mensuel Dalloz IP/IT et le Village de la justice. Pour en savoir plus : https://www.proces-du-transhumanisme.com/

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